Récit de terrain
Un an comme enseignant : ce que mes élèves m’ont appris
Une année en classe, à hauteur d’élève. Ce que le terrain m’a appris sur la motivation, l’engagement, les compétences humaines et ce qui compte vraiment en éducation.

Je l’appellerai Nathan.
Un nom d’emprunt pour un adolescent qui a fait voler quelques-unes de mes certitudes en éclats.
C’était un jeudi matin de novembre. Un de ces matins gris où l’énergie de la classe arrive déjà lourde, avant même que le cours commence.
Nathan, c’est l’élève que j’avais mentalement rangé un peu trop vite dans la case « désengagé ». Il n’avait pas encore remis trois travaux. Il arrivait souvent à la limite du retard, s’installait au fond, écrasé sur son pupitre, le regard quelque part entre la fenêtre et le plafond.
Avec mes réflexes d’ancien gestionnaire, j’avais envie de comprendre, de classer, de trouver une explication rationnelle.
Ce matin-là, au milieu d’une discussion sur l’échec entrepreneurial et le courage, un sujet que je croyais bien connaître, il a levé la tête sans prévenir :
Moi, ma mère a perdu son commerce pendant la pandémie. Elle a travaillé quinze ans pour ça. Personne ne lui a dit que c’était courageux.
La classe s’est tue.
Moi aussi.
Pas parce que je ne savais pas quoi répondre.
Plus tard, j’ai compris que c’était lui qui venait de me donner la leçon la plus importante du cours. Le peu que je venais d’apprendre sur la pédagogie, sur l’attention, sur l’engagement, venait de se fissurer.
Du modèle d’affaires à l’humain brut
Après 25 ans dans le monde corporatif, j’ai fait le grand saut, il y a cinq ans, pour devenir entrepreneur en éducation.
J’étais de ces parents qui critiquaient souvent le système. Donc, j’ai décidé d’appliquer ma propre médecine : au lieu de chiâler, tu ferais quoi, concrètement? C’est comme ça que Créativité Québec est né.
Je pensais avoir une vision claire des enjeux éducatifs, des angles morts du système, de ses rigidités et de ses occasions manquées.
Puis, il y a un an, j’ai voulu aller au bout de ma démarche. J’ai créé un cours sur la créativité, l’innovation et l’entrepreneuriat et je l’ai littéralement pitché à la directrice du Collège Sainte-Anne - secondaire Dorval, qui m’a donné la chance de l’offrir pour une première année.
J’avais préparé des présentations impeccables, des cadres théoriques solides, des exemples tirés du monde réel.
J’avais tort sur beaucoup de choses.
En entreprise, on conçoit des programmes. On parle de stratégies, d’impact, d’écosystèmes, de transformation numérique.
Mais face à trente-six jeunes un lundi matin, les théories s’effacent vite devant l’humain brut.
Une présentation bien construite ne sert à rien si l’on ne perçoit pas d’abord ce qui est invisible : l’état d’esprit du groupe, la fatigue, les tensions, les petits combats silencieux que chacun traîne parfois avec lui.
J’ai dû apprendre à lire une classe. À entrer et à sentir l’énergie du groupe avant même de prononcer un mot.
À reconnaître les matins où les jeunes sont prêts à recevoir, et ceux où ils ont surtout besoin d’espace pour respirer, pour être simplement là ou pour se défouler.
J’ai compris qu’une classe devient presque un être vivant en soi, avec ses humeurs et une évolution parfois imprévisible.
J’ai compris qu’un élève qui ne remet pas un travail n’est pas nécessairement paresseux. C’est parfois un jeune qui porte un poids trop lourd pour ses épaules.
Qu’un élève qui parle trop cherche parfois seulement à exister dans le regard des autres.
Qu’un élève qui provoque cache souvent une intelligence vive qui tourne à plein régime, mais qui ne sait pas encore comment se déposer.
Et qu’un élève qui semble absent peut, quelques semaines plus tard, nous figer sur place avec une phrase d’une lucidité désarmante.
Comme Nathan.
Enseigner, c’est tenir debout devant trente-six adolescents, droit et rassurant, même les jours où l’on se sent soi-même vaciller.
C’est un métier profondément humain et viscéral à la fois.
Et ça, aucun modèle d’affaires ne peut vraiment l’enseigner.
Le sens et le carburant
Mon bagage de gestionnaire m’a appris l’importance des systèmes efficaces. Mon regard d’entrepreneur me pousse naturellement à chercher des solutions, à optimiser, à innover.
Mais cette année sur le terrain m’a confronté à une réalité que je n’avais jamais comprise aussi clairement depuis un bureau : les enseignantes et les enseignants font un métier profondément humain dans un système qui leur demande trop souvent de fonctionner comme des machines.
On leur demande d’inspirer et d’évaluer. De surveiller et de différencier. D’adapter, de documenter, de gérer, de planifier, de rassurer, de corriger, encore et encore.
Tout cela dans des horaires fragmentés. Avec des groupes trop nombreux. Avec des outils qui ne se parlent pas et qui ne suivent pas toujours la réalité du terrain.
Et avec, en prime, une pression invisible mais immense : celle de ne laisser personne derrière.
Après un an comme entrepreneur-enseignant, je comprends mieux pourquoi tant de profs sont épuisés.
Pas découragés. Épuisés.
Ce n’est pas la même chose. L’un parle de sens. L’autre parle de carburant.
Les enseignantes et les enseignants que j’ai côtoyés ont du sens à revendre. Ce qui manque trop souvent, c’est le temps et l’espace pour l’exercer pleinement.
Mais je comprends aussi pourquoi ils restent.
Ils restent pour les micro-victoires qui ne feront jamais la une des journaux, mais qui peuvent changer des trajectoires.
Un élève qui ose enfin prendre la parole ou faire un « pitch » devant la classe. Une équipe qui passe du chaos à la fierté d’avoir créé quelque chose. Un jeune qui réalise que ses idées sont appréciées par le groupe. Une classe entière qui éclate d’un rire franc, inattendu, qui échappe à tout le monde en même temps.
Ces instants-là ne se mesurent pas dans un bilan annuel. Ils ne tiennent dans aucune grille d’évaluation. Ils restent souvent invisibles pour l’institution.
Mais ils sont réels. Et ils comptent.
Réconcilier l’école avec la nuance
Cette année m’a convaincu d’une chose : le système d’éducation doit évoluer. Pas parce qu’il n’est plus adapté, mais parce qu’il est le cœur battant de notre société. Et parce qu’un projet aussi fondamental doit avoir le courage de se remettre continuellement en question.
Il faut donner plus de place aux projets réels, aux problèmes complexes, aux questions sans réponse unique, à l’entrepreneuriat et à l’IA. Non pas pour rendre l’école simplement « plus intéressante ». Mais parce que c’est souvent là qu’un jeune cesse de seulement « passer un cours » et commence à se découvrir capable d’agir sur le monde.
Nous devons arrêter de traiter les compétences humaines comme des extras. La créativité, la pensée critique, la communication, la collaboration, le courage, la citoyenneté : ce ne sont pas des activités de fin d’étape pour meubler le temps. Ce sont des compétences de vie. Des piliers pour le monde qui vient.
Et surtout, il faut réconcilier l’école avec la nuance. Tous les élèves n’apprennent pas au même rythme. Tous les talents ne se révèlent pas dans un examen standardisé. Toutes les intelligences ne se manifestent pas dans le silence d’une classe.
Nathan, par exemple, a terminé l’année avec des résultats en dents de scie. Mais il a présenté le projet final de son équipe avec une clarté, une maturité et une présence qui ont laissé la salle sans voix.
Est-ce que ça compte ? Est-ce que ça se mesure quelque part ? Pas vraiment. Et c’est peut-être là, précisément, que nous avons encore du chemin à faire.
Un acte de confiance renouvelé
Après 25 ans dans le corporatif, 5 ans en entrepreneuriat et un an devant une classe, je ne vois plus l’éducation de la même manière. Je la vois moins comme un système de transmission de connaissances et davantage comme un immense acte de confiance, renouvelé chaque matin.
Confiance envers les jeunes et leur potentiel. Confiance envers les enseignantes et les enseignants et leur dévouement. Confiance envers l’idée que l’avenir de notre société se construit dans des salles de classe ordinaires, par des gestes presque invisibles.
Alors aujourd’hui, j’ai simplement envie de dire merci.
Merci aux enseignantes et aux enseignants qui tiennent le phare, même quand la mer est forte.
Merci à celles et ceux qui s’obstinent à voir les élèves au-delà de leurs notes.
Merci à celles et ceux qui savent déceler l’étincelle derrière les apparences.
Merci à celles et ceux qui effacent le tableau et recommencent chaque matin avec la même conviction.
Merci au Collège Sainte-Anne de m’avoir offert le privilège d’accompagner ces jeunes.
Merci de croire qu’un jeune peut se révéler, même quand lui-même n’y croit pas encore.
En créant ce cours, je pensais naïvement aller enseigner à mes élèves comment changer le monde.
Je repense souvent à Nathan, ce jeudi matin de novembre. À ce silence dans la classe après sa phrase. À la façon dont trente-six adolescents avaient, d’un seul coup, arrêté de faire semblant.
Finalement, c’est lui qui m’a rappelé l’essentiel : les gens qui changent quelque chose ne sont pas toujours ceux qu’on attend. Et la vraie transmission va rarement dans le sens qu’on avait prévu.
Bonne fin d’année à toute la communauté, et surtout, excellentes vacances !
M. Puebla :)

Federico Puebla
PDG et cofondateur de Créativité Québec
Entrepreneur en éducation et expert en innovation, Federico Puebla a été l'artisan du Desjardins Lab et du Coopérathon. Il est aujourd'hui PDG et cofondateur de Créativité Québec, organisateur de TEDx Ville-Marie ED et enseignant d'innovation et d'entrepreneuriat au Collège Sainte-Anne.
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