Passer au contenu
Créativité Québec

Point de vue

L’avenir est devant soi

L’école avance à son propre rythme, et le décalage avec la société se creuse. Quelles contradictions freinent le changement, et quels leviers permettent enfin de franchir le point de bascule ?

Par Normand Brodeur, M.A.12 min de lecture
Transition entre une classe traditionnelle et un espace d’apprentissage collaboratif contemporain.

Publié initialement à l’automne 2018 dans Apprendre et enseigner aujourd’hui, revue du Conseil pédagogique interdisciplinaire du Québec (vol. 8, no 1). Republié avec l’autorisation du CPIQ.

Résumé. L’école a son propre rythme qu’aucune autre institution ne connaît, et ce décalage avec le reste de la société se fait de plus en plus ressentir. Un vent de changement anime la majorité des secteurs de l’activité humaine et exerce des pressions sur le système scolaire. Alors, l’école n’aura pas le choix d’accélérer son rythme et de s’inscrire dans cette mouvance si elle veut rester pertinente. Quelles sont les dichotomies avec lesquelles l’école est aux prises ? Quels sont les défis à relever pour franchir le point de bascule pour réellement instaurer le changement à l’école ? Comment la profession enseignante aura-t-elle à se redéfinir ? Voici autant de questions pour réellement engager les élèves dans cette école pour le 21e siècle.

Avons-nous encore besoin de nous rappeler que nous vivons dans un monde en constant changement ? En fait, les changements sont si rapides que nous avons peine à nous rappeler le moment de leur apparition. Le téléphone intelligent n’a que 10 ans alors que Google n’a pas encore atteint ses 20 ans. Cela semble loin et proche à la fois.

Si on s’amuse à tourner notre lorgnette de côté pour adopter la vision d’un élève de 3e secondaire âgé de 14 ans, nous constaterons qu’il est venu au monde avec Internet et Google et qu’il n’avait que 4 ans lorsque la sonnerie du premier iPhone s’est fait entendre. Cet élève est né dans un monde d’images et d’émotions : un univers multisensoriel, sans frontière. Alors on peut mieux comprendre le décalage entre la société dans laquelle ce jeune vit et l’école qu’il fréquente.

Dans un tel environnement, force est de constater que l’école n’est pas à une dichotomie près. Par ailleurs, nous verrons aussi que de nombreux défis personnels et professionnels confrontent les enseignants, afin de contribuer à l’actualisation de l’école du XXIe siècle.

En fin de compte, le changement c’est comme la fable indienne [1] des six aveugles et l’éléphant (ouvre dans un nouvel onglet). Chacun peut bien s’acharner à ne voir que sa propre réalité pour résister ou se mettre en mouvement, selon sa perception. Il n’en demeure pas moins qu’il y a un éléphant dans la pièce que nous ne pouvons plus ignorer, afin d’offrir une meilleure école à nos élèves.

L’école n’est pas à une contradiction près

Nous avons beau affirmer que l’école est en pleine mutation, que les changements sont à sa porte et que le numérique incite aux changements de pratiques pour découvrir que le point de bascule n’est pas encore arrivé. Quand on y regarde de plus près, on se rend bien compte que de multiples contradictions hantent encore l’école : l’empêchant de progresser réellement. Il suffit pour s’en convaincre de se rappeler la tournée de l’Association canadienne en éducation (ouvre dans un nouvel onglet) en 2013-2014 où lors de sept symposiums à travers le pays plus de 700 spécialistes se sont posé la même question. « Qu’est-ce qui fait obstacle au changement en éducation ? ». La même association revenait en 2016 se questionnant cette fois sur les grands enjeux en éducation lors de forums régionaux encore une fois à la grandeur du pays. J’ai eu le privilège d’être invité à chacun de ces évènements pour contribuer à ces réflexions.

De nombreux paradoxes sont alors sortis. Paradoxes qui relèvent autant des systèmes scolaires et de leur organisation que des individus eux-mêmes. À titre d’exemples, il est possible d’en relever quelques-uns pour bien les saisir. Au moment de sa création, le système scolaire tel que nous le connaissons a été créé aux États-Unis par quelques penseurs dans le seul et unique but de former des travailleurs disciplinés sachant lire et compter. C’est avec la Révolution industrielle que l’école s’est mise à former de « bons travailleurs » pour répondre aux exigences de l’industrie. Nous étions encore loin de former des citoyens autonomes.

L’école n’était pas encore en décalage avec la société dans laquelle était inscrite. Or, le 20e siècle est arrivé avec l’accélération des changements sociaux, économiques et technologiques. C’est ainsi que peu à peu l’élève des années 70 qui trouvait plaisir à découvrir à l’école des réalités qu’il ne connaissait pas à la maison a laissé place à cet élève qui évolue dans une société (la maison et son environnement) beaucoup plus moderne que ce que l’école est capable de lui offrir. L’élève doit maintenant franchir un fossé de plus en plus large entre ces deux univers que sont l’école et la société.

Le vain débat à la fin des années 90 qui est apparu avec la Réforme du système scolaire québécois entourant l’apprentissage des connaissances et le développement des compétences aura sapé plus d’énergie à miner les fondements de ce renouveau qu’à implanter cette fameuse réforme, qui est pourtant citée en exemple un peu partout de par le monde. Le croiriez-vous ? Une récente rencontre au Québec avec le professeur Aleksi Komu de l’Université de l’Est de la Finlande en a surpris plus d’un. À la fin de sa présentation de l’école universitaire finlandaise, plusieurs se sont surpris à dire que ce modèle ressemblait étrangement à ce qu’aurait pu devenir l’école québécoise si la Réforme n’avait pas été vidée de ses fondements premiers.

Pour en finir avec la Réforme, il faut reconnaître qu’elle aura permis de repenser la place de l’élève à l’école et les stratégies d’apprentissage à déployer en classe. Or, la différenciation pédagogique si importante pour répondre à l’hétérogénéité des groupes d’élèves n’est pourtant pas encore inscrite dans la majorité des pratiques pédagogiques des enseignants. Il se fait encore trop d’enseignement traditionnel (le fameux one size fits all), et ce, malgré l’augmentation du nombre d’élèves en difficulté dans les classes. Pourtant, quand il est question de mettre l’élève au centre des apprentissages, comment pouvons-nous ignorer tous les avantages d’une pédagogie personnalisée qui engage l’élève au lieu d’avoir à gérer l’incompréhension des uns et la démotivation des autres ?

Pour ajouter, il est possible de relever les dissonances qui sont encore plus grandes lorsqu’il est question d’intégrer le numérique en classe. Si l’argument économique a permis longtemps à certains réfractaires de se complaire dans une école traditionnelle : cela n’est plus vrai aujourd’hui. Il suffit de faire lever la main aux élèves pour savoir qui possède un téléphone intelligent, qui un autre appareil numérique branché pour constater que c’est la réalité du plus grand nombre. Mieux encore, combien d’enseignants évoluent au quotidien sans une de ces technologies ? Une récente étude de l’UQAM présentée au CIRTA à l’automne 2017 révèle que 32 % des enseignants du secondaire et 14,5 % des enseignants du primaire n’intègrent aucune technologie dans leurs activités d’apprentissage.

Ces technologies font partie de la vie autant des élèves que des adultes qu’ils côtoient. Comment alors expliquer cette résistance tenace de certains ? Les élèves sont ouverts sur le monde. Observons seulement comment ils naviguent sur les réseaux pour nous convaincre qu’ils évoluent dans un monde sans frontière. Les nombreux rapports de HabiloMédias [2], Le Centre canadien d’éducation aux médias et de littératie numérique sur les habitudes des jeunes en font mention régulièrement. Ces informations sont aussi confirmées par Jeunes et Médias [3], la plateforme nationale de promotion des compétences médiatiques.

Les élèves s’éloignent rapidement de la classe pour s’ouvrir sur la communauté. C’est ainsi que l’école longtemps gardienne des traditions a tout avantage à s’ouvrir sur le monde pour faire vivre des expériences en lien avec la réalité des élèves… au bout de leurs doigts.

Désuétude ou actualisation : rupture ou point de bascule ?

Il existe une série d’avenues pertinentes pour faire en sorte que le changement se produise réellement à l’école. Bien évidemment, cela demande une volonté des décideurs d’accorder plus d’autonomie à l’école et à ses directeurs, afin qu’ils exercent un réel leadership auprès de l’équipe-école. Cependant, un leadership institutionnel sans l’apport des enseignants sera vain, car c’est de la classe que part le véritable changement.

De récents articles mentionnent à juste titre ces leviers si importants, connus sous l’appellation de l’effet direction et de l’effet enseignant. L’effet direction [4] se reconnaît, entre autres, par le développement d’une culture organisationnelle, la création d’un milieu de vie accueillant et dynamique pour le personnel et les élèves, par des rapports humains chaleureux et par l’adoption de la posture à devenir un facilitateur. Être un directeur d’école innovant, c’est être un « faiseur de possible » pour que les changements puissent se vivre.

Pour sa part, l’effet enseignant [5] se manifeste par l’actualisation permanente de sa pratique. Le fameux evergreening, comme l’appellent les anglophones. Cette actualisation se résume à devenir un apprenant à vie. La modélisation, une théorie d’apprentissage vieille comme le monde, trouve ici tout son sens.

L’effet de mes formations est tangible auprès de mes élèves : parce que je deviens meilleur, mes élèves le deviennent.

Ce témoignage vient d’un enseignant inscrit depuis des années dans une démarche de formation continue. Cet enseignant a su évoluer tout au long de sa carrière en faisant évoluer sa pédagogie, en diversifiant ses approches, en mettant les élèves en action dans des défis à leur hauteur, en les amenant à trouver les bonnes questions plutôt que les bonnes réponses, à stimuler leur curiosité et leur goût d’apprendre et surtout en ayant une relation de confiance basée sur la croyance de leur réussite.

S’il n’y avait que le facteur humain pour que les changements se produisent à l’école, les choses seraient quand même compliquées. Or, il existe tout un pan de contraintes systémiques et organisationnelles avec lesquelles les organisations et les directions doivent composer. Il suffit de penser à la complexité de la tâche des enseignants et des efforts qui doivent être déployés pour leur permettre de bien exercer leur profession.

Faire preuve de créativité et d’audace

L’environnement de classe est aussi à questionner quand on pense au changement. Il ne suffit pas de regrouper les pupitres en îlots et de définir des zones dans sa classe pour qu’il s’opère. Toutefois, lorsque les enseignants sont consultés et bien accompagnés pour intégrer de nouveaux espaces souvent équipés de technologies, les bienfaits peuvent être manifestes. Une récente étude [6] de l’université Salford à Manchester en Angleterre révèle que l’aménagement de classe couplé à de bonnes pratiques pédagogiques peuvent hausser jusqu’à 16 % les résultats des élèves.

Il faut aussi composer avec des contraintes telles que la conception des horaires dans un contexte d’école traditionnelle qui commence à 9 heures et qui termine à 16 heures. Toutefois, avant de faire éclater ce modèle, il est tout de même envisageable de faire preuve de créativité au moment de leur conception pour rendre possible des rencontres d’équipes-cycle ou d’équipes-matière. Encore faut-il que les tâches des enseignants soient connues à la fin juin et non la veille de la rentrée scolaire.

Bien qu’il en ait déjà été fait mention, il importe de revenir sur le numérique à l’école. Ce n’est pas une panacée, mais il est de plus en plus difficile de résister à son implantation. La triple mission de l’école québécoise d’instruire, de socialiser et de qualifier devient de plus en plus exigeante dans un contexte de société en mutation. Or l’accélération des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle auront un impact significatif indéniable sur la profession enseignante. Non seulement l’école est-elle en changement, mais la profession l’est tout autant. À défaut de changer, le risque est grand de voir disparaître l’école, comme l’a écrit dernièrement Laurent Alexandre [7], neurochirurgien et spécialiste français de l’intelligence artificielle dans son livre « La Guerre des intelligences ».

Cette opinion de Laurent Alexandre se situe dans un contexte où l’école ne saurait s’adapter aux changements auxquels elle devra faire face dans les prochaines années. Alors, cet enseignant qui a longtemps été le gardien du savoir et des connaissances doit devenir non pas « un agent DE changement, mais bien un agent EN changement », comme le dit si bien Marius Bourgeoys, pédagogue reconnu.

L’avenir est devant soi

Socrate s’est opposé à l’enseignement de l’écriture, car il craignait de voir disparaître l’enseignement oral et la pratique de la philosophie. Les autorités politiques et religieuses, à une autre époque, ont craint à l’arrivée de l’imprimerie qui rendait le savoir accessible au peuple et diminuait ainsi leur pouvoir d’influence.

« La seule chose qui ne change pas, c’est le changement », dit le proverbe. Les élèves rêvent aussi d’une autre école. Ils sont la raison d’être des écoles et de la profession enseignante. Devant cet état de fait, il reste bien peu de possibilités autres que de regarder passer la parade ou de sauter dans le train du changement en étant lucidement conscient que l’avenir que nous souhaitons meilleur pour les élèves est devant soi.


Références

  1. Cette fable indienne met en scène 6 aveugles qui auscultent différentes parties d’un éléphant. Chacun y va de sa version, mais ils sont bien incapables de décrire ce qu’est un éléphant. Un sage passant leur dit qu’ils ont tous raison, car ils détiennent chacun une part de vérité.
  2. Steeves, Valérie (2015), « Jeunes Canadiens dans un monde branché : Tendances et recommandations », site Internet HabiloMédias : habilomedias.ca (ouvre dans un nouvel onglet). Consulté le 16 mars 2018.
  3. « Les jeunes sont férus de réseaux sociaux », site Internet Jeunes et Médias.
  4. Brooks, David (2018), « Good Leaders Make Good Schools », site Internet The New York Times : nytimes.com (ouvre dans un nouvel onglet). Consulté le 16 mars 2018.
  5. Brodeur, Normand et Cool, Jacques (2018), « Savoir compter sur l’effet enseignant », site Internet Le Réseau EdCan : edcan.ca (ouvre dans un nouvel onglet). Consulté le 16 mars 2018.
  6. Barrett, Lucinda ; Barrett, Peter ; Davies, Fay et Zhang, Yufan (2015), « Clever Classrooms : Summary report of the HEAD Project (Holistic Evidence Design) », site Internet University of Salford : salford.ac.uk (ouvre dans un nouvel onglet). Consulté le 16 mars 2018.
  7. Alexandre, Laurent, La Guerre des intelligences, Éditions Lattès, Paris, 2017, 339 p.
Portrait de Normand Brodeur

Normand Brodeur, M.A.

VP Innovation pédagogique, Créativité Québec

Expert en éducation et ancien directeur de l’innovation et du développement pédagogique à la FEEP, Normand possède une vaste expérience comme enseignant, gestionnaire et concepteur de formations. Il détient une expertise en douance, inclusion, développement professionnel et avenir de l’école.

Voir tous ses articles

À lire aussi